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Bienvenue sur le blog des étudiants en IIIe année LEA - Français-Anglais-Allemand (2018-2019, 2017-2018, 2016-2017, et 2015-2016) et des étudiants en Ière annnée de Mastère - Traduction spécialisée et interprétation de conférence (2025-2026, 2024-2025, 2023-2024, 2021-2022) et en IIe année de Mastère - Théorie et pratique de la traduction et de l'intérprétation. Langue française (2016-2017) de l'Université "Lucian Blaga" de Sibiu, Faculté de Lettres et Arts ! Ce blog a été créé en octobre 2015, à l'initiative de Dumitra Baron, titulaire du cours de Traduction assistée par l'ordinateur, et se donne comme mission principale d'être une plateforme (terre) d'accueil pour les (futurs) traducteurs et spécialistes en communication multilingue. Tradterre provient également des noms des domaines que nous voulons couvrir: la traduction, la terminologie et la révision. Le blog accueille des ressources utiles pour le métier de traduction, des discussions que nous espérons fructueuses sur divers thèmes relatifs à la traduction et à ses défis.

mercredi 14 janvier 2026

Entre fidélité et créativité : réflexions traductologiques à partir du parcours de Stéphanie Dujols


     


    Stéphanie Dujols est une traductrice littéraire spécialisée dans la littérature arabe contemporaine ; sa formation a inclus des études d’arabe à l’INALCO et à la Sorbonne, et en 1994 elle a suivi le programme de traduction littéraire dirigé par Richard Jacquemond au Caire. Depuis, elle a vécu dans plusieurs pays du monde arabe (Jordanie, Palestine, Irak, Égypte), ce qui lui a permis d’acquérir une familiarité profonde avec la langue, les dialectes etle contexte culturel.

    Cette année, Stéphanie Dujols a reçu le Prix Ibn Khaldoun-Senghor de la traduction pour sa traduction de Je suis ma liberté de Nasser Abu Srour, une reconnaissance significative de son travail.

    Ses ouvrages et ses déclarations reflètent plusieurs des questions traductologiques les plus pertinentes. Tout d’abord, le statut du traducteur littéraire en France est décrit comme marginalisé : les traducteurs sont souvent « invisibles » dans le paysage littéraire — peu apparaissent dans les festivals, ils ne sont pas considérés comme des « stars », et il n’existe pas de réelle organisation (syndicat, visibilité, droits sociaux). Dujols affirme : « the most ordinary sentence is the most difficult to translate » — même la banalité quotidienne devient un défi, car la traduction littéraire exige non seulement un transfert lexical, mais aussi la recréation du ton, du rythme et de la vibration stylistique. Elle précise également que, dans le roman d’Adania Shibli, la diversité des registres narratifs (prose réaliste, voix poétique, monologue sarcastique) lui a posé « 15 000 niveaux de difficulté », soulignant l’immense responsabilité du traducteur à transmettre le sens, le ton et l’émotion du texte original. Pour cette traductrice, le début d’un texte est souvent la partie la plus difficile — le premier passage peut nécessiter de nombreuses révisions afin de capter la « voix » de l’auteur. Dans la traduction de la poésie ou du dialecte égyptien, elle adopte une attitude créative, affirmant que la traduction exige de la liberté : « you realize that you need to be free, otherwise it doesn’t work. »

    D’un autre côté, le marché de la traduction de l’arabe vers le français est extrêmement fragile : des données récentes montrent que seulement 0,6 à 0,9 % des livres traduits en France proviennent de l’arabe. En grande partie, ces traductions sont publiées par quelques petites maisons d’édition (comme Sindbad/Actes Sud). En raison de cette marginalisation éditoriale, les traducteurs sont souvent condamnés à la précarité : les honoraires n’ont pas augmenté depuis des décennies, les projets sont reportés ou annulés (surtout — comme dans le cas de Dujols — pendant la pandémie), et beaucoup finissent par s’autocensurer, n’osant plus proposer certains manuscrits de peur qu’ils ne soient pas acceptés. Les maisons d’édition choisissent avant tout ce qui « se vend » : une littérature qui offre une image « utile » du monde arabe, relevant de l’ethnographie ou de l’orientalisme, et non nécessairement des œuvres littéraires au sens strict.

    De plus, Dujols exprime le souhait de voir les traducteurs davantage présents et impliqués dans des événements publics sous une forme plus ouverte, moins formelle : lectures performatives, discussions avec le public, voire ateliers de traduction permettant au lecteur de comprendre « comment nous travaillons ».

    À travers ces témoignages, Dujols offre l’image d’un traducteur littéraire comme intermédiaire fragile mais essentiel, constamment tiraillé entre fidélité et créativité, entre responsabilité envers le texte et contraintes économiques, entre invisibilité et désir de reconnaissance. Par ailleurs, le prix qui lui a été décerné récemment montre que la qualité de son travail trouve bel et bien une forme de valorisation.

    Cette réflexion traductologique est pertinente non seulement pour la traduction de l’arabe, mais pour toute traduction littéraire : le traducteur n’est pas seulement un « convertisseur de mots », mais un           « passeur de mondes », souvent soumis à des conditions difficiles, mais indispensable à la circulation de la littérature entre les langues et les cultures.



https://arablit.org/2020/06/03/stephanie-dujols-the-more-i-translate-the-more-nervous-i-get/

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